Le sans abri
Il y a des rencontres qui n’en sont pas vraiment. Un homme sans abri était assis sur les marches d’une église. Ce texte est né de cette interrogation. Il ne raconte pas son histoire, mais celle que notre regard oublie trop souvent de deviner .
Derrière chaque visage marqué par la rue demeure un être humain, avec ses blessures, ses pertes, ses souvenirs et, parfois encore, une fragile lueur d’espérance.
Il garde l’œil ouvert, vigilant, comme un animal traqué, attentif aux bruits de la rue animée en ces temps de fêtes. Là, tout près des marches d’une église, il reste immobile, presque invisible. Il observe, scrute, épie les mouvements d’un monde qui tourne sans lui. Un va-et-vient incessant de silhouettes pressées, engoncées dans leurs manteaux épais, des mains encombrées de paquets colorés. De temps à autre, une pièce atterrit dans sa boîte en fer, d’un tintement sec. Un geste rapide, sans un mot, sans un regard ni même un sourire.
Cette boîte, son trésor dérisoire, est le dernier vestige de ce qu’il possède. Il la traîne partout, comme une vieille relique, témoin silencieux de ses jours et de ses nuits. Ces gens, il les connaît bien. Ils sentent l’argent, se dit-il, autant que lui porte l’odeur de la rue. Autrefois, il était comme eux. Pire encore, il avait leur air pincé, leur suffisance discrète. Il portait des costumes bien taillés, possédait une maison cossue, une famille aimante. Puis, tout s’est écroulé. Une chute en cascade, brutale : le licenciement d’abord, puis le chômage, les dettes qui s’accumulent comme une vague prête à submerger, et enfin, le divorce.
La bouteille est devenue son refuge. Une compagne fidèle, toujours là pour noyer ses angoisses, étouffer ses peurs, anesthésier cette terreur de l’échec qui lui bouffait l’âme. Sa femme, elle, n’a rien compris. Comment aurait-elle pu ? Elle a choisi un autre homme, un type “chic”, disait-elle, solide, sécurisant, qui ne tremblait pas devant son avenir. Elle est partie avec ce qu’il avait de plus précieux, ses enfants, et a laissé derrière elle un homme brisé, seul avec son désespoir.
« Qui décide de nos vies ? » Ces mots résonnent en boucle dans son esprit. Lui, il n’a rien demandé. Rien voulu de cette existence d’ombre. Il se revoit quémander du travail, encore digne malgré ses cernes. Ces phrases humiliantes le hantent toujours : « Ah Monsieur, vous êtes trop qualifié… Vous coûteriez trop cher… Désolé. » Désolé. Ce mot résonne comme une gifle.
Aujourd’hui, il est là, au pied de cette église, enveloppé d’un amas de cartons qui le protègent à peine du froid. À ses côtés, il y a un chien. Un bâtard maigre, pelage hirsute, regard doux. Un frère d’infortune. Ce chien, lui, ne juge pas, ne détourne pas le regard. Il est là, fidèle et silencieux, et dans ses yeux l’homme retrouve une lueur d’amour qu’il croyait perdue à jamais. Parfois, quand la solitude est trop lourde, il glisse une main tremblante dans sa poche. Là, sous le tissu usé, il y a une photo. Celle de ses enfants. Deux visages souriants, deux éclats de lumière dans sa nuit. Alors, il pleure. En silence !
La rue est devenue sa prison, mais aussi son royaume. Un royaume d’asphalte et de solitude. Il n’en attend plus rien, sinon la survie. Pourtant, dans ses yeux fatigués, il reste une étincelle. Un espoir fragile, presque éteint, comme une bougie vacillante dans un vent trop fort.
Lucia Galb



Un texte sincère, sur un sujet qui ne triche pas.
C'est un très joli texte qui révèle que la privation d'abri n'est pas nécessairement celle qui se voit être démuni d'un toit mais également de la miséricorde des hommes. Le froid n'est plus une température mais une indifférence, celle des hommes ; l'amour n'est plus humain mais bestial ; l'espoir trouve sa raison d'être non plus dans une plénitude, mais dans l'infime. C'est un texte qui résonne au-delà des mots...
Merci Lucia 🙏🙂