Jeanne
Rien ne sera plus jamais comme avant
Le miroir révèle parfois ce que les mots taisent
Jeanne ose enfin se regarder dans la glace. Comme si son reflet pouvait lui rappeler ce qu’elle s’efforce encore de tenir à distance.
Lentement elle défait le nœud du foulard qu’elle porte avec élégance. Quelques cheveux repoussent timidement, fins, clairsemés, fragiles encore.
Devant la glace, elle reste immobile.
Après cette longue traversée faite d’attente, de peur et d’angoisse où les seules sorties conduisaient à l’hôpital, Jeanne tente aujourd’hui de retrouver un semblant de vie normale.
Mais quelque chose en elle s’est brisé.
Parfois, elle pleure en silence.
Elle ne se reconnait plus. Cette assurance qui la caractérisait autrefois semble avoir disparu, elle se sent vulnérable exposée au regard des autres. C’est ce qui la blesse encore plus ce sont les regards, ceux qui hésitent comme si elle portait en elle une maladie contagieuse.
Jeanne le sait désormais, rien ne sera plus jamais comme avant. Son corps, mutilé par les actes chirurgicaux, porte les stigmates de la douleur.
Une entaille dans sa chair, mais aussi dans son identité de femme.
Elle ne peut se cacher cette vérité.
Elle aimerait leur crier c’est moi Jeanne, je suis toujours la même.
Mais elle souffre en silence, les mots se taisent murés derrière ses lèvres.
Alors elle sourit. Ce sourire fatigué de ceux qui répondent « tout va bien » pour ne pas avoir à expliquer l’indicible.
Jeanne s’isole peu à peu.
Le miroir lui ne ment pas et l’image qu’il lui renvoie la glace d’effroi. Il lui arrive même d’éprouver de la honte.
Honte de quoi au juste ?
D’un corps meurtri ? D’avoir souffert ?
D’avoir survécu ?
Elle se sent diminuée, comme si une partie d’elle-même avait disparu avec ce qui a été emporté par la maladie. Atteinte dans sa féminité.
Dans son intimité la plus profonde.
Et comme pour se punir davantage, elle ne portera plus de bustier moulant, plus de décolletés profonds… Plus de vêtements qui révélaient autrefois la femme qu’elle aimait être. Comme pour punir ce corps devenu étranger.
Les angoisses l’envahissent désormais face au regard des autres, ce regard qu’elle ne peut contrôler et qui la poursuit jusque dans ses silences.
Non…Il faut bien se l’avouer.
Pour Jeanne, rien ne sera plus jamais comme avant.
@Lucia Galb


Ce texte est vraiment poignant. Vous posez des mots magnifiques et douloureux sur la reconstruction et la perte de repères. Merci pour ce portrait si touchant ✨
Très joli texte qui prête à la maladie des mots qui cisaillent au scalpel l'identité ; celle d'une femme dénaturée par le sort et transformée à jamais dans son corps. C'est un texte bouleversant. Vous avez su mettre en relief les malheurs de Jeanne aussi bien que l'empathie que l'on ressent pour elle. Bravo Lucia 👏